Slow Fashion : un possible retour vers la mode 1.0 ?

          C’est en me réappropriant un vieux Leica des années 50 qu’une certaine controverse me prit de court : comment cet appareil photo peut-il capturer une image photographique sans batterie, sans électricité ? Une optique, une pellicule, quelques engrenages mécaniques, une fraction de seconde et me voici avec un cliché produit par une machine dépendante seulement de l’action humaine.

Il peut sembler quelque peu incongru de penser ainsi, mais bon nombre de nos récentes innovations technologiques ne dépendent-elles pas de l’électricité ?  La réflexion actuelle du design industriel apparaît entretenir un mode de vie énergivore, au détriment de son but premier : un aspect pratique et fiable au service des consommateurs, axé sur le long terme.

Malheureusement, l’industrie du textile ne fait pas exception à cette perspective, notamment à l’heure de la fast fashion, apparue dans les années 90, qui produit toujours plus et toujours moins cher. Il suffit de recenser le nombre de vêtements faisant office de figurants dans notre placard ou de compter chaque mois les différentes collections proposées par certaines grandes chaînes (ZARA, H&M, etc.) pour appréhender les limites de cette surconsommation vestimentaire.

En effet, la mode produit plus de 80 milliards de vêtement chaque année, consomme près de 4% des réserves d’eau potable disponibles et émettrait près de 1,2 milliard de tonnes de gaz à effet de serre, ce qui en fait la 3ème industrie la plus polluante au monde après la culture de blé. Si aujourd’hui, le vêtement n’a jamais été aussi accessible c’est au détriment d’une politique réfléchie que ce soit sous un angle environnemental, socio-économique ou artistique.

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Anti-Fashion : A Manifesto for the next decades ; Lidewij Edelkoort (2014)

« La mode est morte, vive le vêtement »

Pointant les limites d’une industrie verrouillée, la styliste Lidewij Edelkoort tire la sonnette d’alarme : il faut reconsidérer le système dans sa globalité, de la relation entre le créateur et le producteur, jusqu’au consommateur final.

Son manifeste fait office de porte-étendard d’une vision plus juste de la mode et d’un rééquilibrage des différents acteurs sur la chaîne de valeur. Les dix points abordés par le manifeste sont sans appel : nous sommes passés d’une mode où le vêtement était réfléchi pour le consommateur, à l’ère de la fast fashion, où c’est à nous de donner forme au vêtement.

Ainsi, le collectif Anti-Fashion, qui depuis 2015 prend place en juin à Marseille, ne milite non pas pour une révolution de la mode mais pour son évolution. Dès lors, il en ressort plusieurs axes d’études possibles dont :

  • développer une mode responsable
  • renouer avec le dialogue artistique des couturiers essoufflés par le rythme excessif qu’impose la fast fashion
  • se rendre disponible aux innovations, notamment à celles du domaine de la biotech

La mode responsable : OVNI de l’industrie du textile

          En 2013, à travers l’affaire du Rana Plaza, c’est sans une certaine once de mauvaise foi que les consommateurs découvrent la dure réalité des conditions de travail des ouvriers du textile travaillant pour des enseignes telles que Mango ou Benetton. L’industrie du textile se doit de mettre l’accent sur le concept d’une économie circulaire à savoir : récupération, réparation et recyclage des vêtements produits.

C’est ainsi que se lancent des mouvements tels que « Who Made My Clothes ? » où près de deux millions de consommateurs à travers le monde prennent une photo de leur étiquette et interrogeant les marques sur les réseaux sociaux à propos du processus de fabrication de leur vêtement. Malgré ces initiatives, la mode responsable ne représente seulement que 5% des ventes mondiales et selon la fondation « Make Fashion Circular », seul 1% des vêtements produits dans les grandes enseignes sont recyclés.

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« Who Made My Clothes ? »

De nombreuses marques telles que Patagonia ou Veja tendent à ne pas délaisser l’engagement au détriment du design. Ainsi, c’est l’ensemble du processus de fabrication et de distribution des richesses qui est reconsidéré : Veja a fait le choix à l’ère de l’internet d’un produit « brick and mortar », mettant de côté la communication liée à la distribution des sneakers.

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Fabrication d’une basket Veja

Cette politique de la marque Française prend à contre-courant le découpage budgétaire nécessaire à la production d’une sneaker. En effet, si on se penche sur le schéma du collectif Ethique-sur-étique ci-dessous, on remarque une inégale répartition de la richesse produite vis-à-vis de la main d’œuvre et une importante part liée aux coûts publicitaires : il n’y a aucune proportionnalité entre le prix de vente d’une basket et le salaire d’un ouvrier textile.

Ainsi, si les matériaux écologiques utilisés pour produire une sneaker Veja sont plus coûteux que ceux de la concurrence, la marque arrive à se positionner sur le marché en coupant court à son budget publicité. Centre Commercial, à Paris, propose un catalogue varié de marques alliant éco-responsabilité et tendance.

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On comprend donc que la mode responsable remet en question la conception de l’abondance et la recherche perpétuelle de nouveauté du consommateur : il s’agit avant tout de réaliser des produits intemporels, respectant une démarche éthique et respectueuse de l’environnement. En bref, achetez moins mais achetez mieux.

Le renouveau du dialogue artistique entre le vêtement et la mode

              A l’ère de la fast fashion, s’il n’a jamais été aussi peu cher de produire un vêtement, le constat est amer : on achète près de 60% plus de vêtements qu’il y a 15 ans mais ils durent deux fois moins longtemps, selon l’ADEME (l’Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie).

Dès lors, la styliste Lidewij Edelkoort pointe du doigt cette course aux faibles coûts de production : une robe à 5 € implique nécessairement des moyens de production poussés à l’extrême et ternit également la valeur de la mode. Ainsi, c’est notre rapport au vêtement qui a complètement été bousculé : c’est à nous de nous habituer aux formes du vêtement et non le vêtement à nos formes.

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Troisième rencontre Anti-Fashion à Marseille (2018)

Le rythme incessant des collections bouscule également le rythme créatif de la haute couture. Ainsi, de nombreux créateurs voient leurs créations adaptées en boutique avant qu’ils n’aient le temps de les livrer à leur clientèle. De fait, ce n’est plus la création vestimentaire qui est au cœur de la mode mais le continuel renouvellement de l’offre.

Ces rythmes allant de 16 collections par an font de l’ambassadeur d’une maison non plus un créateur mais un véritable manager. Or, le vêtement a une place prépondérante dans l’histoire du design et de l’art en ce qu’il est également un vecteur de questions sociétales, de par les visions singulières des stylistes qui le façonnent. Il suffit de penser au travail de Jean Paul Gautier dans les années 80 sur les questions de genre ou au minimalisme japonais orchestré par Rei Kawakubo, fondatrice de la marque Comme des Garçons, pour se rendre compte de l’héritage qu’a apporté le vêtement dans nos mœurs actuelles.

Dans une autre mesure, en réaction à la crise créatrice de certaines grandes maisons de coutures, certaines tendances, telles que le Normcore, n’hésitent pas à dévitaliser la fashion en assumant une certaine absence de look : le style se veut neutre, indistinguable de la norme.

Ainsi, émerge une phase de couture conceptuelle, qui tend à assumer la laideur et bouscule les codes de la fashion. Ce phénomène de déconstruction du vêtement a été entrepris par Martin Margiela dans les années 90 puis repris par son ancien élève et directeur artistique de Balenciaga, Demna Gvasalia, à travers la marque énigmatique Vêtement.

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Le déconstructivisme du vêtement par Martin Margiela

Dès lors, les volumes et assemblages des fripes sont retravaillés avec un savoir-faire couture, remettant au centre des projecteurs, non plus la mode, mais le vêtement en tant que tel. Vêtement pousse la rupture anti-fashion à son comble, avec le célèbre détournement du tee-shirt DHL, vendu à un prix couture.

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Le tee shirt DHL réalisé par Demna Gvasalia

Est-ce une critique du secteur de la haute-couture ? Une reprise de codes ouvriers existants à l’image de la marinière ? Simple geste d’art contemporain ? À quand le partenariat avec La Poste ? Sans doute une synthèse de ces possibilités, le fil conducteur de la création dans la mode tend aujourd’hui à reprendre un code existant en le détournant.

Biomimétisme et biotech : de nouvelles perspectives pour le vêtement

              A travers des recherches s’inspirant du biomimétisme, processus d’innovation s’inspirant des propriétés et fonctions du vivant, la biotech offre de nouvelles perspectives de création pour le vêtement moderne. Ainsi, le mouvement de la fashion tech n’hésite pas à utiliser de la matière végétale (des algues par exemple) pour fabriquer ses vêtements. Dès lors, des entreprises telles que Bolth Thread ou Spiber se veulent pionnières en la matière qui, en reproduisant de la protéine d’araignée, fournissent une fibre artificielle aux marques cherchant à passer un cap dans l’élaboration de leur vêtement technique, telles The North Face.

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Veste technique réalisée avec de la soie d’araignée artificielle encore à l’état de prototype

Cette soie artificielle, non polluante, est également utilisée dans la haute couture, notamment par Stella McCartney, qui en a conçu la première robe 100% en cette matière. Dans une autre mesure, la styliste Iris van Herpen, attirée par les formes organiques et les processus de transformation que l’on peut trouver dans la nature, n’hésite pas à expérimenter en utilisant des matières fabriquées à l’aide d’imprimantes 3D notamment dans sa collection Ludi Naturae.

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Défilé de la collection Ludi Naturae

L’intérêt de l’impression en 3D est de remplacer à terme la matière synthétique par la biotech et développer « l’open source », c’est-à-dire l’échange de patrons/plans de design de vêtement entre styliste, chose courante en design industriel.

Enfin, il convient également de mentionner que l’impression 3D permet un sur-mesure presque instantané pour le client. En partenariat avec les designers de l’entreprise américaine Carbon qui ont scanné les pieds d’athlètes, Adidas a lancé sa chaussure Alphaedge 4D dont la semelle a été imprimée en 3D. Ainsi, la marque allemande prévoit par la suite de scanner les pieds des clients en magasin pour leur offrir une semelle entièrement adaptée à leur morphologie.

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Adidas Alphaedge 4d

En attendant cet avenir plus ou moins réalisable, la mode se réinvente. Elle challenge actuellement les codes existants et adopte une position plus responsable et transparente. Certaines tendances consistant à donner un nouveau souffle au vêtement telles que « l’upcycling » ou encore le « Free troc party » (vide dressing qui se veut gratuit) témoignent d’une certaine prise de conscience des consommateurs, ce qui  permet au marché de s’insérer dans une économie du partage. Selon Lidewij Edelkoort, il faut mettre l’accent sur la compréhension d’un monde en mutation dans la formation des futurs stylistes, tout en mettant en avant les jeunes talents.

La slow fashion n’est donc pas nécessairement incompatible avec le fait de jouer avec les codes que racontent les vêtements ou la possibilité de se faire plaisir en changeant de garde-robe. C’est aussi une question d’éducation du consommateur et de prise de conscience des grandes enseignes. La crise actuelle que rencontre la mode est en fin de compte propice à son évolution vers non pas une mode 1.0, mais bien vers une mode novatrice et consciente de son environnement.

_By Quentin Gd

 

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