Le minimalisme ou comment se réapproprier son rubik’s cube !

           Ah le MoMA (Museum of Modern Art), véritable lieu éclectique qui se veut temple de l’art moderne. Espace singulier où se côtoient iPads ambulants et pseudo-artistes à lunettes. Si Louis n’a pas la prétention d’être un érudit de l’art contemporain, il aime se prêter au jeu et se laisser porter par des œuvres toutes plus ou moins abordables –  bien qu’il lui arrive parfois de se demander où est-ce qu’il a encore atterri…

Et c’est ainsi qu’il tombe nez à nez face à 4 cubes qui, à eux seuls, occupent la salle entière. Décontenancé, Louis ne se laisse pas pour autant abattre, il cherche désespérément à comprendre la démarche de l’auteur : est-ce une performance, un produit purement esthétique, une métaphore du vide ?

Pourtant, il ressent difficilement quelque chose… hormis le fait qu’il est entrain de faire une petite branlette intellectuelle à propos de quatre blocs. Il en reviendrait presque à regretter son rubik’s cube. Comment en est-on arrivé là ?

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Robert Morris, Untitled (1965)

Ces quatre cubes de Robert Morris s’inscrivent dans la démarche du minimalisme, courant artistique apparu dans les années 60, à distinguer du lifestyle « Less is more », auquel on a tendance à l’associer aujourd’hui. Le minimalisme (ou l’art ABC, suite aux nombreuses formes géométriques qui le caractérisent) est une réjection de l’art abstrait et cherche à mettre de côté toutes formes d’expression de l’artiste. Ce mouvement prend également à contre courant les critiques d’art qui tendent à sur-interpréter la démarche de l’artiste et déformant le but originel de l’œuvre.

Le minimalisme évite tout allusion à la métaphore ou autre interprétation, mais fait place à la forme dans sa forme pure et impersonnelle. Cette idée est héritée directement du Suprématisme Russe. On peut penser à Malevitch qui met un terme au symbolisme de l’art figuratif, notamment à travers Carré noir sur fond blanc (1915) où la dépersonnalisation de l’œuvre, en apparence(!), atteint son comble.

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Kasimir Malévitch, Carré noir sur fond blanc (1915)

Les objets sont réalisés de façon impersonnelle, souvent à l’aide de machines industrielles. Finie donc, l’exaltation des sentiments, cette constante recherche de narration et de rétrospection de l’artiste à travers son œuvre. En effet, comme l’affirmait Sol Lewitt :

« Utiliser une forme simple de façon répétée limite le champ de l’œuvre et concentre l’intensité, l’arrangement de la forme. Cet arrangement devient la finalité de l’œuvre tandis que la forme n’en est plus que l’outil »

Dorénavant, c’est la forme de l’œuvre qui contribue au jeu de sa disposition dans la salle ou dans son environnement extérieur. L’intérêt est d’en finir avec la barrière entre le spectateur et l’œuvre d’art, dans laquelle l’échange proliférait.

L’œuvre se retrouve donc dénudée de ses atouts de séduction vis-à-vis du spectateur étant donné qu’elle génère dorénavant seulement de l’espace dans la salle, sans prétendre à faire une quelconque référence particulière : l’artiste Carl Andre décrit ce phénomène de « Poésie Plastique ».

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Dan Flavin, Untitled (80s)

Ainsi, on comprend que la démarche minimaliste est en totale opposition avec les techniques prépondérantes de l’art abstrait. Par exemple, la fameuse technique du « dripping », propre à Jackson Pollock, qui consistait à jeter de la peinture sans que le pinceau effleure la toile se voit d’être complètement remise en cause.

En effet, si on ressent le vide qu’éprouvait Pollock à travers les courbes des couleurs apportant une vivacité particulière à l’œuvre, le minimalisme prend le parti inverse : nous rendre non plus face à l’artiste, mais à nous-même.

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Jackson Pollock et sa technique du dripping (40s)

Face au rien, l’artiste n’est plus réellement artiste, c’est le public qui le devient. Cette idée provient de l’art conceptuel qui a fait ses débuts dès les années 1910 lorsque Marcel Duchamp a signé un urinoir « R Mutt ». L’art n’est plus défini par ses propriétés esthétiques mais bien par le concept auquel il renvoie.

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Marcel Duchamp, Fountain (1917)

Avec la complicité de son ami photographe Alfred Stieglitz, il en fait une œuvre d’art : l’installation devient œuvre s’il existe des regardeurs. A partir de ce moment, il n’y a plus besoin d’artiste pour faire l’œuvre, mais seulement d’un public. Louis commence à voir où je veux en venir.

Cependant, un art s’affranchissant de toute représentation subjective est-il pour autant dénoué de tout sentiment ? Malgré tout, Louis commence à ressentir un certain vertige entre la place qu’occupe l’œuvre dans la salle et sa présence qui se fait étrangement presque opportune.

Peu à peu, il commence à se prêter au jeu qu’impliquent les différents niveaux de luminosité auxquels sont sujets ces cubes. D’ailleurs, la perspective des formes semble dicter une certaine mouvance, rythme à adopté au jeune garçon. Ne serions-nous pas en train d’assister à une certaine perspective simplifiée du monde, sans déformation ?

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Mona Hatoum, Black finished steel and fishing wire (2009)

Si la plupart des artistes à l’origine du minimalisme n’ont jamais prétendu le représenter, ils ont néanmoins influencé le monde du design et de la mode. On peut penser au phénomène du déconstructivisme, qui a par la suite influencé de nombreux créateurs et modélistes. C’est notamment le cas du mouvement de déconstruction du vêtement orchestré par Martin Margiela dans les années 90, où la modernité s’affirme dans un processus d’élimination des détails, coutures et poids des pièces réalisées.

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Le déconstructivisme par Martin Magiela (90s)

D’ailleurs, il convient de rappeler que dans les années 1960, Yves Saint Laurent lui-même s’était inspiré de l’art pour réaliser sa collection Mondrian. De même, l’obsession des petits pois de l’artiste Japonaise Yayoi Kusama (qui a actuellement une installation exposée à la Fondation Louis Vuitton) a donné forme à des collaborations plus ou moins douteuses avec la Maison Louis Vuitton.

Finalement la mode et l’art ont toujours été liés, de Sonia Delaunay à Margiela. L’abstraction et le minimalisme ont permis à la mode de sortir de ses carcans habituels et de mettre un terme aux tailleurs Chanel pour renouveler la manière dont on voit la haute couture qui, de saison en saison, tend à se rapprocher de plus en plus de l’art minimaliste que du prêt à porter de Louis.

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Yayoi Kusama, Dots Obsession (1997) et collaboration avec Louis Vuitton (2012)
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Piet Mondrian, Composition en Rouge, Jaune, Bleu et Noir (1921) et défilé YSL (1965)

En se débarrassant d’artifices clinquants, le mouvement du minimalisme ne fait donc pas juste rempart à l’excès de lyrisme de l’impressionnisme abstrait et d’ironie propre au Pop art. Cette réduction à l’essentiel, en faveur du littéral, propose également à Louis une profonde réflexion sur la place qu’il occupe en tant que sujet, dans un monde en apparence, sans déformation.

_By Quentin Gd

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